Archive Montréal Blog

Owning Our Histories – Table ronde sur l’archivage DIY queer et PANDC

21.07.2026

Left to right: Laure Neuville, Mark Andrew Hamilton, Parker Mah, Pat Dillon-Moore, Taïna Mueth

Le 26 février 2026, l’ARCMTL a organisé une table ronde sur l’archivage des communautés queer et BIPOC dans le cadre de la série « Owning Our Histories », qui s’est tenue à l’Espace 4 de l’Université Concordia. Animée par Taïna Mueth, cette table ronde a réuni des archivistes, des chercheur⋅e⋅s et des animateur⋅e⋅s culturel⋅e⋅s issu⋅e⋅s des communautés gay, lesbienne, chinoise et caribéenne afin de discuter des récents projets visant à documenter et à préserver leurs propres histoires. Lorsque les institutions traditionnelles ne documentent pas votre communauté, c’est à vous de le faire. Cette table ronde explore ce qui se passe lorsque les communautés prennent en main l’archivage grâce à des projets de préservation citoyens et « DIY ».

Animatrice de la table ronde :

Taïna Mueth est une artiste basée à Tiohtià:ke, d’origine haïtienne et camerounaise. Elle est activement impliquée dans des projets communautaires et éducatifs. Co-fondatrice des collectifs Je suis Montréal et Learning Loop, elle anime de nombreux ateliers sur des sujets tels que l’antiracisme et la justice sociale.

Panélistes :

Parker Mah 馬世聰 est un Montréalais chinois de quatrième génération d’origine toisanaise, basé à Tiohtià:ke. En plus d’être artiste multimédia, musicien et DJ, il est membre fondateur de Progressive Chinese Quebecers et de la Fondation Jia. Il a co-animé le documentaire Being Chinese in Quebec (2013) avec Bethany Or, et a agi comme commissaire et directeur artistique pour deux grandes expositions sur Chinatown produites par le MEM.

Les Archives gaies du Québec ont été fondées en 1983 avec le mandat d’acquérir, de conserver et de préserver tout matériel manuscrit, imprimé, visuel ou audio qui témoigne de l’histoire des communautés LGBTQ+ du Québec. Mark Andrew Hamilton est un historien et chercheur spécialisé dans l’histoire des archives queer et l’histoire orale. Il est conservateur bénévole des expositions spéciales aux Archives gaies du Québec.

Laure Neuville est archiviste aux Archives lesbiennes du Québec, qui conservent des milliers de documents et de matériaux retraçant la vie sociale, culturelle et politique des lesbiennes de Montréal, du Québec et du Canada. Au sein de la communauté LGBTQ+, elle a participé au comité de rédaction d’Homo Sapiens, a été responsable des communications au comité provisoire qui a mené à la fondation du RLQ en 1996 et coordinatrice de la revue Treize.

Pat Dillon-Moore est actrice, animatrice et publiciste. En 1990, elle a été nommée directrice de station de radio de CKUT 90.3, la première femme noire à acquérir ce poste. Depuis plus de 30 ans, elle a été publiciste à l’Office national du film du Canada. Depuis 30 ans, Pat est animatrice montréalaise sur la bande FM et produit actuellement une émission hebdomadaire, Bhum Bhum Tyme. En 2025, elle a mené le projet Pioneer Grooves, qui documente l’histoire des musiciens Caribbéen.

Ce qui suit est une transcription éditée et abrégée de la table ronde. Cliquez ici pour voir l’enregistrement complet de la discussion.

Taïna Mueth : Merci d’être ici cet après-midi. Nous avons autour de cette table une formidable communauté d’archivistes qui travaillent sur différents projets. Chacun⋅e va vous parler brièvement de son organisation, puis nous aurons une discussion animée et la parole vous sera donnée pour poser vos questions. Laure, voudrais-tu commencer la présentation ?

Laure Neuville : D’accord. Je vais rapidement vous retracer l’histoire des Archives lesbiennes. Les archives ont été fondées en 1983 par un collectif de quatre lesbiennes. Le militantisme lesbien à Montréal a débuté dans les années 70, car l’homosexualité n’a été dépénalisée qu’en 1969.

En 1983, cela faisait peut-être 10 ou 15 ans que le mouvement s’était organisé. Et ces quatre femmes se sont rendu compte que les traces de ce qu’elles avaient accompli pendant toutes ces années n’étaient conservées nulle part. À l’époque, les archives institutionnelles ne collectaient pratiquement rien concernant les personnes LGBT. Elles ont donc décidé de créer leurs propres archives. Leur champ d’action était très large : pratiquement tout ce qui existait sur les lesbiennes dans le monde. Ce qui, aujourd’hui, semble un peu fou.

Tout le monde était bénévole. Elles n’avaient aucun endroit où stocker tout ce matériel. Les premières archives ont donc été hébergées dans un petit restaurant appelé La Kahéna. La fondatrice des archives était également l’une des femmes qui tenait cet établissement. Elles disposaient d’étagères au fond de la salle à manger, et c’est là que les archives ont commencé.

Elles ont duré environ un an. Puis, en 1986, les archives ont été transférées à l’École Gilford, une ancienne école de la Commission scolaire de Montréal située à l’angle des rues de Lorimier et Gilford. Elles ont décidé de créer un espace où les lesbiennes pourraient s’adonner à la création artistique, mais elles ont également invité tous les membres de la communauté à participer à différents projets. Lorsque l’École Gilford a fermé ses portes au début des années 2000, les archives ont été réparties entre les appartements de différentes personnes.

Depuis 2023, nous sommes installés à la Cité-des-Hospitalières, l’ancien couvent situé derrière l’Hôtel-Dieu. Nous organisons de nombreuses activités, mais notre grand projet de l’année dernière, et l’un des plus intéressants que nous ayons menés à ce jour, est une exposition en collaboration avec le MEM, le Centre des mémoires montréalaises. Ce fut un véritable plaisir de travailler avec eux et de bénéficier de leur aide pour mettre en valeur notre contenu en vue d’une présentation au public.

Gauche à droite: Laure Neuville, Mark Andrew Hamilton, Parker Mah, Pat Dillon-Moore, Taïna Mueth

Mark Andrew Hamilton : Je commencerai par préciser que mon rôle aux Archives gaies du Québec (AGQ) est celui de conservateur bénévole. Je n’y travaille pas, je ne peux donc pas nécessairement m’exprimer d’un point de vue purement curatorial. Nous travaillons également sur une exposition avec le MEM, une extension d’une exposition que nous avions montée auparavant aux AGQ sur ACT UP Montréal. Cette exposition s’appuyait sur des témoignages oraux et des photographies, car les archives possèdent une immense collection de photos d’ACT UP Montréal.

Nous avons également organisé une exposition intitulée GÉNERATION XEROX, qui portait principalement sur les zines, mais aussi sur les publications DIY autoproduites et l’art de la photocopie. Donc, tout ce qui va des affiches de concerts aux zines faits maison. Elle sera remontée cet été à la bibliothèque Webster. Malheureusement, sous verre.

Mais l’AGQ est ouverte au public ; c’est une archive communautaire qui existe également depuis 1983. Il y a toujours un dialogue visant à établir des liens avec d’autres groupes montréalais qui ne sont peut-être pas encore représentés à l’AGQ. Par exemple, récemment, le Queer Prisoner Correspondence Project est venu déposer ses archives à l’AGQ. Kahnawà:ke Pride y conserve également ses archives. C’est un dialogue en continu visant à créer un espace où les gens ont envie de conserver leurs documents et qui répond aux besoins de la communauté qui souhaite les consulter.

Parker Mah : Je suis un Canadien d’origine toisanaise de quatrième génération, originaire de Vancouver. Je me suis installé à Montréal il y a environ 20 ans, mais mon parcours personnel dans l’archivage a commencé quand j’étais enfant, car ma famille est du genre à tout garder. Je tombais souvent sur des objets et je demandais : « Oh papa, c’est quoi cette boîte de négatifs ? » « C’est quoi cette boîte de diapos ? » « Qu’est-ce que ces valises font là ? » Et j’ai commencé à rassembler ces petits fragments d’histoires. C’est vraiment comme ça que tout a commencé.

Quand j’ai emménagé à Montréal, j’ai travaillé au Centre d’histoire orale et de narration numérique, ici dans le bâtiment de la bibliothèque. J’ai alors commencé à formaliser mon expérience et ma formation en matière d’archives d’histoire orale, et à développer des techniques qui ont été utilisées dans le cadre du projet « Montreal Life Stories ».

En parallèle, je m’occupais d’animation communautaire au sein de la communauté chinoise ; il m’a donc semblé naturel de combiner ces deux activités. Actuellement, je m’implique auprès de la Fondation JIA, une association à but non lucratif qui travaille à la préservation et à la promotion du patrimoine culturel matériel et immatériel du quartier chinois de Montréal, et par extension, d’autres quartiers chinois.

Nous disposons d’un « troisième espace » multifonctionnel dans le quartier chinois, appelé Chinatown House, mais il n’est pas très grand ; nous ne pouvons pas y conserver beaucoup de documents. Notre approche des archives est davantage interactive, participative et intergénérationnelle.

Lorsque notre association a été créée, Chinatown traversait une période de grande transition : de nombreux immeubles étaient rachetés, des commerces fermaient leurs portes, et les habitants partaient ou disparaissaient. Du coup, une partie de ce qui se trouvait dans ces bâtiments et des histoires qui y étaient liées risquaient de se perdre. Nous avons estimé qu’il était essentiel de préserver ces éléments et de leur donner un sens. Nous y sommes parvenus grâce à différents types d’activités : tables rondes, expositions, projections de films, conférences, etc. Il s’agit donc de nombreuses façons de mettre en valeur ces archives et de leur donner toute leur importance, non seulement dans le contexte de l’histoire de Chinatown, mais aussi dans celui de l’histoire de Montréal et du Canada.

Pat Dillon-Moore : Nos débuts sont à peu près les mêmes, sauf que nous n’étions que ma mère et moi à accumuler des objets. Et merci de mettre cela en valeur. Je vais dire à mes frères et sœurs que c’est devenu tendance.

L’Expo 67 a occupé une place énorme dans l’histoire de chacun⋅e. Pour la communauté noire des Caraïbes, cette époque signifiait : « Nous sommes noirs, c’est la fin des années soixante, et vous nous appréciez. » (Jusqu’à ce que ce soit fini et que certains d’entre nous essaient de louer un appartement, d’inscrire nos enfants à l’école, de trouver un emploi, etc.) L’un des plus grands pavillons de l’Expo 67 était celui de la Jamaïque et de Trinité-et-Tobago, car il abritait la scène du lagon. Nous avions un groupe de musique ; nous apportions le rhum. Combinez ces deux éléments : au coucher du soleil, tout le monde se dirigeait vers ces deux pavillons. Et la vingtaine de joueurs de steel pan se mettaient à jouer.

Fastforward : j’ai huit ans, je vais à l’école pas loin d’ici. Un groupe de steel pan vient à l’école. Je me suis levé et j’ai dansé parce que je connaissais les chansons. Une grande partie de notre histoire culturelle, transmise par la musique, la cuisine et la mode, nous était familière, à nous les enfants. Mais dès qu’on sortait dans la société en général, les gens ne comprenaient pas de quoi on parlait.

Fastforward encore : un calypsonien très connu, qui avait remporté plusieurs prix du « Calypsonien de l’année » ici à Montréal, est décédé subitement. Pour essayer de retrouver sa musique et organiser une veillée funèbre, j’ai dû appeler des DJ trinidadiens célèbres, j’ai dû contacter son arrangeur à Toronto. J’ai dû appeler d’autres personnes au coup par coup.

J’ai simplement posé ma tête sur mon comptoir et j’ai pleuré. Parce que j’avais l’impression que ces gens-là étaient en train de mourir. Ils sont bien plus âgés que moi, et quand ils mourront, c’est nous qui serons leur musique. On doit tout faire pour la retrouver. C’est là que je me suis plainte auprès de Louise Burns, de CKUT. J’ai raccroché et je me suis dit : « Je vais les retrouver et les enregistrer. »

Je ne sais plus très bien qui a eu l’idée du podcast, mais c’est là que nous avons commencé à documenter la musique des artistes noirs de Montréal, en particulier ceux qui ont été à l’origine de cette scène musicale ici. Du calypso, de la soca, du reggae, du dancehall. C’est une façon d’archiver. Ça pousse les gens à fouiller dans leur cave. Ceux qui accumulent tout sont les meilleurs. Sur les vingt, il reste six joueurs de steel pan en vie, et je les ai convaincus de dépoussiérer leurs instruments et de jouer du calypso et de la soca.

Gauche à droite: Parker Mah, Pat Dillon-Moore, Taïna Mueth

Taïna Mueth : Souvent, les institutions ne prennent pas le temps de présenter notre histoire et, comme vous l’avez dit, on ne se reconnaît pas dans les musées. Ou encore, quand on regarde des documentaires, ce sont bien souvent des historiens ou des cinéastes qui s’emparent de ces informations pour les transmettre à des personnes qui ne font même pas partie de ces communautés. Comment vous assurez-vous donc que votre projet reste un projet mené par et pour les membres de votre communauté, et qu’iels y trouvent un sentiment d’autonomie ?

Parker Mah : Les archives ne servent à rien si elles ne sont pas accompagnées d’histoires et de sens. Pour donner aux gens ce sentiment d’autonomie, la première étape consiste à leur faire comprendre que leur histoire est importante. Beaucoup de personnes âgées ne pensent pas vraiment que leur histoire soit importante. « Ah oui, je suis arrivé du Vietnam en bateau. Ça n’a pas d’importance. Qui voudrait entendre ça ? Qui voudrait entendre parler de ma vie sous l’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale ? Qui voudrait entendre parler de ce que j’ai vécu pendant la loi d’exclusion ? C’est juste une période sombre de ma vie. Je ne veux pas en parler. »

Faites-leur comprendre qu’iels doivent raconter cette histoire. Et cela peut être quelque chose de très banal ou peut-être de traumatisant. Parce que le Canada a été fondé sur le racisme et le colonialisme, et que beaucoup de gens sont morts pour bâtir cette nation, n’est-ce pas ? C’est la première étape.

La deuxième consiste à donner à ces personnes les moyens de raconter leurs propres histoires. Cela semble si simple, mais depuis des décennies, ce sont les Blanc⋅hes qui écrivent nos histoires, et la plupart du temps, iels se trompent. Qu’il s’agisse donc de mettre ces personnes devant un micro, ou de les former en leur disant : « Vous pouvez réaliser votre propre documentaire ou podcast, faire votre propre enregistrement ou rédiger un texte sur cette photo. » Donnez-leur le pouvoir.

Mark Andrew Hamilton : Deux choses m’ont traversé l’esprit en vous écoutant. La première, c’est le temps. Il y a des gens qui sont en train de mourir. Au cours de mes recherches, deux personnes à qui je tenais vraiment à parler, mais que je n’ai pas pu rencontrer, sont toutes deux décédées. L’une des personnes que j’interviewe principalement en ce moment est en train de s’inscrire pour bénéficier d’une aide médicale à mourir. C’est donc vraiment le moment ou jamais.

Cela dit, il est également possible de faire la connaissance de personnes à travers leurs archives. Plusieurs personnes aujourd’hui décédées m’ont en effet apporté des conseils précieux grâce aux boîtes qui les concernent conservées à l’AGQ. Je pense notamment à David Shannon ou à Kalpesh Oza, des personnes qui nous ont quittés dans les années 80 ou 90. Comme nous disposons des objets qu’ils ont jugé bon de conserver ou de mettre de côté, nous pouvons encore les rencontrer et ressentir leur influence. Le simple fait de remonter leurs noms sur le devant de la scène est, je pense, vraiment important.

Laure Neuville : Il y a, je pense, quelque chose de spécifique à l’archivage et à la construction de l’histoire LGBTQ, car la plupart d’entre nous ne sommes pas nés dans des familles LGBTQ. Cette communauté et cette culture ne nous sont donc pas transmises par notre famille. Les archives sont vraiment importantes à cet égard, car elles constituent un moyen de rencontrer les aîné⋅es de notre communauté.

La première génération de militant⋅es est aujourd’hui à la retraite, voire en fin de vie. Donc oui, si nous voulons recueillir ces récits, c’est maintenant qu’il faut le faire. Certaines personnes sont tout à fait disposés à raconter leur histoire, mais d’autres… c’est comme vous l’avez dit, cela revient à leur demander de se remémorer des moments difficiles dont iels ne veulent pas forcément se souvenir. C’est peut-être pour cette raison que certaines personnes LGBT plus âgées ne sont pas très enclines à raconter leur histoire.

Gauche à droite: Laure Neuville, Mark Andrew Hamilton

Parker Mah : Nous avons le même problème avec la disparition progressive des aîné⋅es, mais à cela s’ajoute le fait que Chinatown subit actuellement une pression incroyable due à la gentrification et au développement immobilier.

Par exemple, le bâtiment Wings Noodles, situé au coin des rues Côté et De la Gauchetière, a récemment fermé ses portes en décembre. Beaucoup de gens pensent que ce n’était qu’un endroit où l’on fabriquait autrefois des nouilles et des biscuits chinois. Mais en réalité, ce n’est pas le cas. C’est un véritable centre communautaire. C’est un lieu qui a soutenu tant de nouvelles entreprises et où les gens venaient chercher du soutien. Lorsque les bâtiments de Davis & Sons et de Wings Noodles ont été vendus en 2021, les gens s’inquiétaient de ce qui allait advenir des objets qui s’y trouvaient.

Or, le voisin de Wings Noodles était un bénévole passionné par la muséologie et l’histoire, Jean-Philippe Riopel. Il a littéralement découvert des coffres scellés, qui n’avaient pas été ouverts depuis les années 1950, entreposés aux cinquième et sixième étages de cette usine de nouilles. En les ouvrant, il a trouvé des vêtements, des photos, des lettres, des bâtons de hockey, de vieux calendriers… une quantité impressionnante d’objets. Tout cela constitue désormais la base de la collection Wings, qui compte plus de 8 000 objets, littéralement sauvés de la poubelle. C’est probablement la plus grande collection d’objets chinois-canadiens jamais rassemblée en un seul endroit. Et ce n’est qu’un seul bâtiment ! Il y a de nombreux bâtiments historiques à Chinatown, et nous les perdons chaque jour.

Pat Dillon-Moore : Je me souviens être tombée sur cette série d’articles : « Le Canada va connaître un vieillissement de sa population. Qu’est-ce que cela signifie ? » Maintenant, c’est moi dont ils parlaient. Comment mobiliser ces personnes ? Dès qu’on dit « retraite », tout le monde commence à penser à la mort, à mettre ses affaires en ordre. Ça ne doit pas forcément être ce fardeau horrible que je vous lègue. Ce sont les albums de souvenirs et les histoires.

Puis on regarde vers le sud, et on se retrouve face à cette situation inquiétante où un tyran nous menace en nous disant que tout peut arriver à tout moment. Ils détruisent les archives, nous chassent des musées, mettent fin aux mandats. En tant que personne noire qui observe tout cela, je me dis : « Oh mon Dieu, comment vais-je protéger mes affaires ? » Il est certain que certaines de ces personnes ont emporté des cartons chez elles et les ressortiront quand la situation sera sûre.

Taïna Mueth : Quand on parle d’archivage communautaire, comment décidez-vous ce qu’il faut conserver et ce qu’il faut laisser de côté ? Parce que, par exemple, Parker, vous avez dit que la JIA ne dispose pas nécessairement d’un espace pour conserver ces archives. Faut-il essayer de les mettre en ligne ? Nous devons nous assurer que les personnes qui sont en fin de vie écrivent leurs histoires et les partagent. Avec qui ? Est-ce avec la communauté ? Est-ce avec leur famille? Alors, comment voyez-vous cela ?

Parker Mah : À la communauté ou à la famille, idéalement aux deux, je pense. L’un des grands avantages du projet « Montreal Life Stories », c’est que Concordia formait des personnes issues de différentes communautés pour qu’elles aillent au sein de leur famille recueillir ces récits.

Les gens ont appris à utiliser une caméra vidéo et un appareil d’enregistrement audio. Et ces entretiens n’ont pas vraiment été montés. Iels ont simplement assemblé les différentes bandes pour créer un enregistrement de 6 ou 12 heures, qui a été remis à la famille. Iels ont dit : « Vous avez raconté votre histoire, vous nous l’avez confiée. Vous pouvez désormais la garder. Et si vous ne souhaitez pas la partager avec nous, ce n’est pas grave, mais si vous y consentez, nous la mettrons à disposition dans nos archives. » Cela a profité à la fois à la communauté et à la famille.

Je pense qu’il est important que les souvenirs et les informations continuent d’exister et qu’ils aient un sens pour la nouvelle génération. Voilà ma réponse en quelques mots.

Laure Neuville : Il est difficile de savoir ce qui aura de l’importance à futur.

Par exemple, les documents sur la maternité lesbienne dans les années 80. Il n’y avait que quelques articles ici et là, dans des magazines lesbiens et ce genre de choses, mais la plupart des lesbiennes ne s’y intéressaient pas vraiment parce que c’était trop compliqué. Aujourd’hui, la parentalité LGBT est un sujet majeur. Donc, si quelqu’un avait dit dans les années 80 : « Jettons ça, parce qu’il n’y a pas grand-chose à en dire », nous n’aurions plus ces documents aujourd’hui.

Ce que nous avons fait aux Archives lesbiennes, c’est que nous avons décidé qu’à partir de maintenant, nous collectionnerons des documents ou des objets produits au Québec ou en rapport avec le Québec. C’est ainsi que nous avons délimité notre champ d’action.

Pat Dillon-Moore : Dans les années 80, on pouvait obtenir un reçu fiscal lorsqu’on donnait ses documents aux Archives nationales du Canada. Jusqu’à ce que, je crois, Mulroney mette fin à cette pratique et fasse jeter tout un tas de documents de la Bibliothèque et des Archives d’Ottawa.

Nous disons aux gens que s’iels comptent léguer leurs documents à des universités ou à des archives, iels doivent stipuler et s’assurer que le contrat précise que ces documents « doivent être accessibles aux communautés ». Et si vous n’êtes pas encore décédé, envoyez un jeune pour demander l’accès à un élément de votre collection. Il faut tester les limites.

La dernière chose que je dirai à ce sujet, c’est qu’il faut beaucoup de confiance et de compréhension : oui, en tant que communauté, nous avons le droit d’avoir nos propres institutions et d’avoir accès à ce qui nous appartient, mais les récits liés à la musique et à tout le reste sont presque toujours collectifs. Les films sont réalisés par toute une équipe de personnes aux perspectives différentes. Nous devons comprendre que l’on peut s’approprier une partie de l’histoire, mais ne retournons pas à une époque où notre histoire était racontée par tout le monde sauf par nous-mêmes.

Taïna Mueth : Je vais rebondir sur ce que tu viens de dire, Pat, à propos des partenariats. Quand on parle de partenariats, cela peut signifier travailler avec d’autres associations à but non lucratif ou des organisations de base, et parfois avec des institutions. Alors, comment choisis-tu tes partenaires lorsqu’il s’agit de l’archivage dans ton projet ?

Car travailler avec des membres de la communauté peut signifier qu’iels n’ont ni l’argent, ni le temps, ni l’énergie nécessaires. Mais travailler avec des institutions peut impliquer de devoir s’adapter à un système.

Parker Mah : Les institutions sont une arme à double tranchant. Beaucoup de gens, lorsqu’iels atteignent un certain âge, disent : « J’ai tous ces albums photos, je vais les donner à un musée. »

Et c’est à la fois une bonne et une mauvaise chose. C’est une bonne chose dans le sens où ces documents seront conservés dans un environnement à température contrôlée et manipulés avec des gants blancs. Mais d’un autre côté, la plupart des musées ne sauront rien des personnes qui figurent sur les photos et ne mèneront probablement pas de recherches à ce sujet. Et parfois, il faut être doctorant⋅e pour pouvoir simplement accéder à ce genre de documents. D’un autre côté, si vous dites : « Je veux que ça reste au sein de la communauté », on court alors le risque que ça se perde, que quelqu’un s’en débarrasse, ou que ça pourrisse dans un sous-sol humide.

Le mieux que nous puissions faire, c’est de collaborer avec les institutions, mais selon nos propres conditions, et de leur dire : « Si vous comptez conserver ces documents, vous devez avant tout faire savoir aux gens qu’ils existent, et vous devez leur donner un sens. »

Évidemment, notre rêve serait de disposer d’une sorte de centre d’apprentissage et d’archivage, où les gens pourraient venir consulter, raconter des histoires et déposer des objets. Mais c’est peut-être encore loin.

Mark Andrew Hamilton : Je repense à une conversation que j’ai eue récemment avec un ami, qui est l’un des musiciens les plus récompensés du Canada. Il a remporté à deux reprises le prix musical le plus prestigieux du pays. Il est « Indigiqueer ». Il réalise des albums à partir d’enregistrements de membres de sa famille chantant dans des langues qui ne sont plus nécessairement parlées aujourd’hui. Les Archives nationales du Canada conservent des fonds concernant sa famille, et il lui a fallu des années pour y avoir accès ; or, il n’est toujours pas autorisé à les utiliser. On se retrouve donc face à cette arme à double tranchant dont vous parliez. Ces enregistrements sont extrêmement bien protégés, mais à tel point que personne ne peut les écouter.

Mark Andrew Hamilton

Et puis il y a l’AGQ ou les Archives lesbiennes, où l’ambiance est beaucoup plus ouverte et libre, mais où il arrive parfois que des documents disparaissent. Je ne sais donc pas où se trouve le juste milieu. L’AGQ dispose d’un local pour le moment, mais qui sait ce que l’avenir nous réserve.

Laure Neuville : Notre principal financement prend fin le 31 mars. Bien sûr, nous avons des dons et tout ça — nous n’allons pas disparaître du jour au lendemain le 31 mars — mais je ne sais pas encore comment nous allons financer l’année prochaine. Nous sommes donc dans une situation précaire. Nous disposons d’un local pour l’instant, mais comme l’a dit Mark, en aurons-nous encore un dans cinq ans ?

Je pense qu’il est important de continuer à disposer d’archives communautaires. Le partenariat avec le MEM a très bien fonctionné l’année dernière. Il nous a apporté plus de visibilité. Il a permis de faire connaître nos archives à des personnes qui ne nous connaissaient probablement pas, y compris au sein de la communauté. C’était un bon partenariat, mais parfois on ne sait pas à l’avance comment les choses vont se passer ; parfois, on essaie d’établir un partenariat avec une institution, et ça ne se passe pas très bien. Même certaines archives institutionnelles et certains musées au Québec et au Canada ne sont pas très bien financés. C’est donc une question sans réponse.

Pat Dillon-Moore : Il fallait juste que tout le monde s’y intéresse.

Taïna Mueth : À ce propos, comment faites-vous pour intégrer la dimension communautaire dans vos projets ? Ou avez-vous un exemple précis de la manière dont les archives peuvent apporter ce sentiment d’apaisement à la communauté ?

Parker Mah : Pour moi, cela signifie adopter une approche tenant compte des traumatismes. Pendant très longtemps, l’histoire orale relevait du domaine de l’anthropologie. Des scientifiques blancs se rendaient dans un endroit étranger, recueillaient les récits des habitants, puis s’en servaient pour rédiger leur rapport ou leur article, peu importe. Et ensuite, on n’entendait plus rien. C’est extrêmement dangereux.

Ainsi, que vous veniez de l’extérieur ou de l’intérieur de la communauté, votre approche doit tenir compte des traumatismes, car vous interrogez des personnes, consciemment ou non, sur des événements de vie potentiellement très traumatisants.

Les gens ont peut-être vécu un génocide, ou vu leur famille se faire massacrer. Ont peut-être été séparés de leurs proches, ou vécu la chose la plus traumatisante que l’on puisse imaginer. Et on ne peut pas simplement les laisser ainsi une fois qu’on a obtenu son récit. Il faut donc, avant tout, s’efforcer de faire savoir aux gens qu’iels peuvent bénéficier d’un soutien, au cas où iels auraient besoin d’exprimer leurs émotions, ou si le fait d’évoquer cette histoire leur est pénible.

Et la deuxième chose, c’est de faire en sorte que les gens soient fiers de ce qu’iels ont fait. Parce que c’est l’étape ultime de cette thérapie, n’est-ce pas ? D’arriver à ce point où, après avoir été humiliés toute leur vie pour avoir vécu certaines choses, pour être venus au Canada d’une certaine manière, pour avoir été pauvres ou quelle que soit leur expérience de vie, iels ont gardé tout cela secret et l’ont caché à leurs enfants. Et peut-être qu’avec l’âge, les gens se disent : « Bon, en fait, je devrais en parler. » Et au final, iels devraient en être fiers.

Se voir dans une exposition, voir son visage affiché là-haut avec son histoire, et que les gens le regardent et vous félicitent. C’est, je pense, pour moi, une étape essentielle de l’accompagnement communautaire. Être capable d’en arriver là une fois que l’on a surmonté le traumatisme.

Mark Andrew Hamilton : Et les gens sont sincèrement intéressés par ce genre de choses. Iels veulent en entendre parler ; iels veulent savoir tout ça. L’exposition que les Archives lesbiennes avaient organisée au MEM : chaque fois que j’y suis allé, il y avait du monde. Il y avait des gens qui s’imprégnaient de ce contenu et qui lisaient. On dirait qu’il y a une sorte de soif ou d’appétit pour ça. Je pense qu’il y a cette compréhension fondamentale, comme tu l’as mentionné tout à l’heure, de la situation politique dans laquelle nous vivons. Et il y a un réel désir de se reconnaître dans ces récits, de savoir que tout cela n’est pas en vain et que tout n’est pas tombé dans l’oubli.

Laure Neuville : Personnellement, je savais que les Archives lesbiennes existaient quand j’étais à l’université, mais il m’a fallu au moins dix ans avant de pouvoir y avoir accès, car c’est pendant cette période qu’elles étaient conservées chez des particuliers.

Et quand j’ai enfin pu ouvrir ces cartons et voir ce qu’ils contenaient, j’ai eu l’impression de rentrer chez moi. Retrouver cette communauté à travers le temps, comme si je voyais la preuve que nous avons toujours existé, et découvrir comment les gens vivaient leur vie, c’était quelque chose de vraiment fort.

Je vois aujourd’hui des jeunes venir aux archives et éprouver ce sentiment d’avoir enfin trouvé une communauté. Voir cela, oui, c’est important. Oui, nous avons toujours existé.

Artifacts from the Lesbian Archives

Mark Andrew Hamilton : J’ai demandé aux personnes qui ont fait don des archives d’ACT UP pourquoi iels les avaient données. Et ce n’était pas pour les archiver. Iels ne pensaient pas que ces documents aient la moindre valeur en tant qu’archives. On a peut-être l’impression qu’une archive est quelque chose de grandiose et de noble. La seule raison pour laquelle iels ont donné toutes ces banderoles, affiches, t-shirts, listes de contact et rapports financiers, c’est parce qu’iels espéraient que quelqu’un, après la dissolution d’ACT UP Montréal, viendrait chercher ces documents. Non pas pour faire de la recherche, ni pour les exposer dans une galerie, mais pour descendre dans la rue avec.

Je trouve très intéressant de réfléchir aux raisons pour lesquelles certaines choses finissent dans des archives. Et ce n’est pas toujours parce que les gens cherchent à commémorer ou à documenter, comme nous en avons parlé.

Taïna Mueth : J’ai une dernière question. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait créer ses propres archives communautaires ?

Parker Mah : Je dirais qu’il faut commencer par le processus d’archivage personnel. Essayez de porter un regard sur votre vie en vous demandant : est-ce que cela pourrait intéresser quelqu’un dans 50 ans ? Et ensuite, enregistrez-le ! C’est tellement facile aujourd’hui, n’est-ce pas ? Cela peut prendre la forme d’un journal intime, d’une collection, d’une capture d’images ; cela peut aussi être une façon de célébrer. Nous avons beaucoup parlé de fanzines, de photos, d’objets et d’affiches. Cela peut aussi concerner des lieux.

C’est un projet sur lequel nous travaillons avec le collectif Things+Time, qui a également animé un atelier dans le cadre de cette série, afin de documenter ces espaces, car les bâtiments évoluent très rapidement : certains sont détruits, et certains espaces à l’intérieur de ces bâtiments dégagent une sorte d’aura magique. Nous numérisons donc le bâtiment, une pièce, un espace, afin de pouvoir interagir avec lui et s’y promener sur un ordinateur.

Si vous êtes une personne âgée, parlez à vos jeunes. Si vous êtes un jeune, parlez à vos aînés. Si vous avez vécu des expériences, partagez-les. Transmettez-les.

Mark Andrew Hamilton : Je n’ai jamais monté de fonds d’archives à partir de zéro, mais je me rends souvent à l’AGQ, et je vois beaucoup de gens venir y faire don de leurs objets. C’est un plaisir de voir comment l’archiviste, Simone Beaudry-Pilotte, interagit avec le public et fait comprendre aux gens que ces objets qu’iels ont conservés – qu’il s’agisse d’affiches d’un rassemblement de 1987, d’une rave à laquelle iels ont participé en 1996 ou d’un bar où iels avaient l’habitude d’aller – ont réellement une signification et en auront toujours une. Et tout cela commence, comme tu l’as dit, par les objets personnels que nous avons conservés, comme l’excellence de l’accumulation compulsive.

Pat Dillon-Moore : Commence ! Tu pourrais chercher sur Google « Comment créer des archives », mais tu vas prendre peur et te dire « Mon Dieu, non ». Commence. Rêve. Puis parle à d’autres personnes, et construis à partir de là. Appuie-toi sur cet intérêt

Et ensuite, une fois que vous aurez commencé, allez faire une recherche sur Google. « Ah oui, je dois sauvegarder les masters à trois endroits différents. » Et achetez cette boîte ignifuge pour les albums photos de votre mère.

Laure Neuville : Oui, n’attendez pas d’avoir les conditions idéales, car vous ne les aurez jamais. Vous n’aurez jamais assez de financement. Vous n’aurez jamais d’espace de stockage à atmosphère contrôlée. Mais lancez-vous.

Parker Mah : Et le simple fait de pouvoir connaître sa propre histoire. Je recommanderais, par exemple, si vous en avez les moyens, d’aller parler à vos parents ou à vos grands-parents. Même si cela n’est pas enregistré, et que vous vous contentez de comprendre et d’assimiler ces récits, vous saurez d’où vous venez et vous en sortirez plus fort, car vous porterez cette histoire en vous. Et savoir d’où l’on vient est très important, surtout pour les immigrés.

Mais il y a un autre aspect qui, selon moi, passe parfois inaperçu avec ce genre d’objets : le contexte politique. C’est difficile à rendre sur une affiche ou une photographie. Et parfois, la période politique que nous traversons est floue : on ne sait pas toujours quand elle a commencé ni quand elle s’est terminée. Or, mettre en lumière ce contexte apporte une autre dimension aux archives.

Mark Andrew Hamilton : Il y a une autrice, Marika Cifor, qui écrit spécifiquement sur les archives consacrées au SIDA, mais je pense que cela s’applique à bien d’autres domaines. Elle avance l’idée que tout acte d’archivage est un acte de militantisme. Et tout acte d’archivage est également radical. Ainsi, tout ce que nous conservons, rassemblons et mettons à la disposition du public est, comme vous l’avez dit, politique.

Et les mouvements de population dont vous parliez. Par exemple, nous sommes actuellement dans ce que l’on pourrait appeler l’« ancien Village », mais à l’approche de l’Expo et des Jeux olympiques, tout a été déplacé vers l’est parce que c’était plus central, et cette population n’était pas la bienvenue ici. Une grande partie de l’histoire queer s’est déroulée dans les rues qui nous entourent. D’énormes manifestations, d’énormes descentes de police, avec des mitrailleuses. D’énormes expériences violentes. Aujourd’hui, nous sommes dans cet espace rutilant, et nous sommes ici pour parler de ce qui s’est passé ici auparavant. Et grâce à vos archives, à celles de l’AGQ et à d’autres, il en reste au moins des traces et on en a connaissance.

Parker Mah : Il y a eu sans aucun doute une période, et dans certains cas encore aujourd’hui, où le simple fait de se souvenir de quelque chose tel qu’il s’est passé était considéré comme une menace. Chez les populations autochtones, le fait de se souvenir de ce qui leur était arrivé était perçu comme une menace. Alors oui, faire connaître ces faits et dire : « Non, voilà ce qui s’est passé », c’est un acte militant.

 

Owning Our Histories a été rendu possible grâce au gouvernement du Canada.

Owning Our Histories – Voix queers en imprimé  
 « Owning Our Histories » — Programme complet

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