Owning Our Histories – Voix queers en imprimé
Le 7 mars 2026, à la librairie l’Euguelionne, les poètes, écrivain·es et organisateur·rices Faith Paré et Christopher DiRaddo (Violet Hour Book Club) ont discuté de l’édition queer indépendante et de la littérature en tant que forme d’archivage communautaire. Comment les clubs de lecture, les petites maisons d’édition et les lectures de poésie documentent-ils les vies queer et préservent-ils les récits que l’édition grand public néglige ?
La discussion a porté sur la création d’espaces pour les voix anglophones queer à Montréal, la manière de surmonter la fracture linguistique de la ville, la découverte et la mise en avant d’écrivain·es émergent·es, ainsi que sur ce que signifie mettre en lumière ces récits et les diffuser en tant qu’actes de préservation culturelle. Cet événement s’inscrivait dans le cadre de la série « Owning Our Histories : Celebrating DIY Archives from Queer & BIPOC MTL ».
Christopher DiRaddo est l’auteur de The Family Way, finaliste du prix littéraire F.G. Bressani, et de The Geography of Pluto. En 2014, il a fondé la série littéraire et le club de lecture Violet Hour, qui a présenté le travail de plus de 300 écrivain·e·s 2S/LGBTQ+ au Canada.
Faith Paré est une écrivaine et commissaire d’événements littéraires d’ascendance afro-guyanaise. Elle est récipiendaire du prix Bronwen Wallace 2024 pour les écrivain·e·s émergent·e·s en poésie du Writers’ Trust of Canada. Son travail a paru dans The Capilano Review, The Ex-Puritan et Contemporary Verse 2. Elle a été commissaire de l’Atwater Poetry Project (APP) de 2021 à 2023. Son premier recueil de poésie paraîtra en 2027.
La soirée comprenait également des lectures de poésie par des poètes queer locaux : Liana Cusmano (alias Luca/Bi-Curious George), Erin Mouré, Faith Paré et Misha Solomon. Eli Tareq El Bechelany-Lynch devait également participer à la table ronde et faire une lecture, mais n’a malheureusement pas pu être présent·e.
Ce qui suit est une transcription éditée de la conversation entre Faith Paré et Chris DiRaddo.
Faith Paré : Je me suis installée à Montréal en 2017, et je pense que l’une de mes premières expériences de la richesse des littératures anglaise et française, de Montréal, des points de rencontre entre ces deux cultures, mais aussi de ce que la littérature peut apporter concrètement, c’est ta série, Chris. Je suis vraiment enthousiasmée par ce que représentent ces lectures de poésie, qui sont vivantes et dynamiques au sein de la communauté, que les gens attendent avec impatience et considèrent comme faisant partie d’un dialogue communautaire permanent. Et par le fait que les livres soient vivants et présents à un moment précis. C’est donc un plaisir pour moi de pouvoir te poser des questions, même dans un cadre très public.
Chris DiRaddo : Je suis curieux, Faith, de savoir comment tu as décidé de te lancer dans la narration d’histoires, en particulier sur tes communautés ? Et quelles ont été certaines de tes influences à l’époque où tu as fait tes débuts ?
FP : Je pense que mon écriture est étroitement liée à mes valeurs, aux personnes que je souhaite mettre à l’honneur, défendre et auxquelles je m’adresse à travers mon travail. Et je crois que c’est en participant à la scène du « spoken word », d’abord à Toronto avant de m’installer à Montréal, que j’ai commencé à définir l’écrivaine que je voulais devenir. Et en tant qu’adolescente à l’époque, je me suis impliquée dans les années 2010 dans une scène très queer, une scène qui, pendant très longtemps, est restée très underground. Mais avec les réseaux sociaux et YouTube — je pense que certain·es d’entre nous, qui sommes à la croisée des générations « zoomers » et « milléniaux », se souviennent qu’on ne pouvait jamais échapper au spoken word sur Internet, pour le meilleur ou pour le pire, pendant une bonne période de cinq ans. C’était une période vraiment passionnante, et cela ressemblait en quelque sorte à un secret de la communauté.
Je ressentais également, à plus grande échelle, qu’il était impératif qu’il y ait une certaine visibilité – même brève ou éphémère – autour de l’importance politique de la création littéraire, non seulement pour la communauté qui l’avait produite, mais aussi à un niveau plus large. Je discutais avec des gens qui n’étaient pas forcément des poètes ou des bibliophiles, mais qui se sentaient touchés par le spoken word. Iels ne savaient pas vraiment qu’on pouvait faire ça avec la littérature. Et même en tant que personne très portée sur la littérature depuis mon enfance, j’ai moi aussi ressenti cela, et je me suis sentie transformée par sa puissance.
C’était aussi la première fois que j’étais confrontée à un milieu qui abordait très ouvertement les questions éthiques et politiques : qui et quoi mettre en avant, à quoi servir nos voix, qui soutenir, les questions d’entraide et de modes de prise en charge communautaires, comment gérer les conflits au sein de la communauté, ou encore qui était considéré·e comme potentiellement pas en sécurité dans un espace donné. Comment peut-on concilier cela ?
Découvrir tout cela à 15 ans, c’est beaucoup à gérer. Mais cela m’a vraiment préparée et m’a donné un vocabulaire dont, je pense, beaucoup d’écrivant·es travaillant avec d’autres personnes ne disposaient pas. Et cela m’a aussi permis d’avoir une perception de la communauté queer en dehors de la littérature, même s’il y a des recoupements entre ces deux domaines. Par exemple, qui créait des œuvres littéraires et qui était publié·e ? Qui éditait des fanzines et qui était reconnu·e par les éditeurs canadiens ?
Je voulais t’interroger là-dessus aussi. Parce que je pense faire partie d’une génération qui a vraiment bénéficié de l’engagement de personnes un peu plus âgées, qui ont mené un travail de terrain considérable pour créer des cycles de lecture, des magazines et des publications, etc. Le passage au grand public est un double tranchant : d’un côté, cela permet aux gens de travailler en paix ; de l’autre, cela risque d’édulcorer les choses. Mais je pense que le simple fait de pouvoir s’exprimer publiquement en tant qu’écrivain·e queer a été rendu possible en grande partie par des personnes de ta génération. Comment as-tu tissé des liens au sein de la culture éditoriale queer ?
CD : Je pense que pour moi, le simple fait d’être à l’Euguelionne (merci de nous accueillir !) est vraiment valorisant. Je me souviens de la librairie L’Androgyne, la librairie queer de Montréal qui a fermé ses portes en 2001. J’y allais régulièrement pendant cette décennie, entre 1995, année où j’ai fait mon coming out, et 2001, année de sa fermeture. Et je voulais simplement voir l’un de mes livres sur les étagères. C’était l’un de mes rêves. Je voulais être publié avant mes 25 ans.
J’ai été publié à 40 ans, mais pendant tout ce temps-là, je voulais simplement faire partie de cette communauté de personnes qui avaient des livres sur ces étagères, n’est-ce-pas ? Et j’allais à la librairie, je parlais à la personne à la caisse, et iels me mettaient un livre dans la main en me disant : « Il faut que tu lises ça. »
Et c’est quelque chose qui m’a manqué quand la librairie a fermé en 2001. J’avais l’impression qu’il y avait peu d’endroits comme celui-là, où l’on pouvait réellement entrer en contact avec une culture littéraire en ville, qui était plutôt confidentielle. Il y avait Indigo et Chapters, ou d’autres grandes enseignes, mais quand mon livre est enfin sorti en 2014, je n’avais nulle part où vraiment l’apporter. Je voulais retrouver un endroit où les gens pourraient échanger autour des livres, se retrouver dans la même pièce, et se dire : « T’as lu ça ? »
Parce que parfois, on ne sait pas vraiment quoi lire. Ce n’est qu’après être allé à cette vente de livres d’occasion au Centre communautaire gay et lesbien, il y a de nombreuses années, que mon ami m’a dit : « Il faut que tu lises ça, ça et ça. »
Je suis reparti avec une trentaine de livres, je crois. Et je suis encore en train d’en lire certains. Mais ce sentiment que la communauté te transmet son savoir, c’est quelque chose qui m’a manqué vers les années 2000, quand tout est passé en ligne. Je voulais recréer un moment où les gens se retrouvaient simplement ensemble, dans un même espace, pour parler de littérature — mais pas seulement de littérature, pour parler de nos vies, de nos amours, de tout ce qui tourne autour de ça, ce qui, selon moi, manquait aussi. Montréal était vraiment l’endroit idéal pour ça. Il s’y passait tellement de choses, mais il n’y avait pas vraiment de… Je ne veux pas dire qu’il n’y avait pas de communauté littéraire, mais ça semblait très dispersé et un peu cloisonné.
Tu es arrivée ici en 2017 ; quelle a été ton impression, venant d’un endroit comme Toronto, et en tant que membre, je suppose, d’une minorité linguistique à Montréal, travaillant dans le spoken word et la poésie ? As-tu constaté une différence ?
FP : Je crois que j’étais tout simplement trop têtu pour y faire attention au début. J’étais encouragé par le fait qu’il se passait ici quelque chose de vraiment différent, mais je n’avais pas le vocabulaire pour le décrire. Je continue de penser que cela conserve un côté un peu magique, mais aujourd’hui, je comprends un peu mieux ce qui se passe.
Même si j’écris exclusivement en anglais, il y a quelque chose de vraiment intéressant dans ce carrefour linguistique qui donnait naissance à un type d’œuvre très différent de ce que je voyais à Toronto à l’époque. À la fin des années 2010, la culture étudiante commençait tout juste à prendre conscience qu’elle devenait de plus en plus invivable, mais nous étions encore dans un état de béatitude où l’on pouvait vivre à la dure : on pouvait se permettre d’avoir un job à temps partiel, d’être artiste et peut-être de suivre des études en parallèle, tout en payant son loyer ou en joignant les deux bouts tant bien que mal. Cette énergie de jeunesse était l’un des éléments qui, selon moi, définissait vraiment cette époque.
Il y avait une grande effervescence dans la ville, que je ressens encore aujourd’hui, même si les choses ont beaucoup changé, et si les conditions de vie des écrivain·es — en particulier des écrivain·es trans et queer — ont considérablement évolué au cours de la dernière décennie.
Et cette énergie de jeunesse ne se limite pas aux jeunes. Ce que j’ai vraiment apprécié dans cette ville, c’est que, grâce à sa petite taille, j’ai pu me retrouver dans la même pièce que des auteur·es actives dans les milieux féministes des années 1980, qui sont toujours en activité aujourd’hui. Et j’ai pu discuter avec iels de leur travail. À Toronto, tout cela existe encore. Mais on y accorde parfois un peu trop d’importance à la manière « correcte » de faire les choses. Il faut emprunter les bons chemins pour être publié ou remarqué par certaines institutions.
Et je pense que c’est particulièrement vrai pour celleux qui écrivent en anglais, ou dans d’autres langues que le français—qui écrivent en joual—ou encore, qui proposent d’autres formes d’interventions dans la langue française. Il y a un peu plus de cette attitude du genre « on s’en fout ». On peut parfois jouer un peu le jeu des institutions. On peut accepter de l’argent de certaines organisations de temps en temps, mais les gens ont soif de se retrouver dans des entrepôts. Ils veulent lire dans les appartements des gens. Ils veulent créer des choses. Et l’idée d’être actif dans la création, d’habiter l’espace et de faire émerger la poésie m’a vraiment enthousiasmée. C’est la dimension jeune de la création littéraire montréalaise. Et je pense que c’est quelque chose auquel les gens essaient de s’accrocher, même face aux difficultés de financement et à la vie quotidienne qui devient de plus en plus difficile pour beaucoup.
CD : J’aime bien ce que tu as dit à propos de la « queering » du langage aussi. Pas seulement en anglais, mais aussi en français. On va trouver des exemples de ça dans nos lectures, notamment dans le travail d’Erin. Jouer avec le langage.
On est des écrivain·es, des artistes de scène, mais on a aussi ce rôle de commissaire, n’est-ce pas ? Et cette responsabilité de donner une tribune aux gens et de les faire monter sur scène. Je suis curieux, notamment en ce qui concerne « The Atwater Poetry Project » : comment as-tu décidé qui tu souhaitais mettre en avant auprès du public ?
FP : Je suis ravie de te poser la même question en retour. Quand je travaillais sur « The Atwater Poetry Project », cela découlait très précisément d’une série qui avait commencé comme un pop-up DIY, fondé par Oana Avasilichioaei. La bibliothèque l’avait contactée en lui disant : « On adore ton travail. On aimerait organiser quelque chose autour de la poésie ici. » Et elle a répondu : « D’accord, super. » Et ils ont ajouté : « Fais ce que tu veux ! On n’y connaît rien en poésie ! » Et elle s’est exclamée : « Oh mon Dieu, vraiment ? Je peux prendre toutes les décisions toute seule ? »
J’ai discuté avec les autres commissaires de cette série : Katia Grubisic, Rachel McCrum, Deanna Radford… Il est intéressant de noter que la grande majorité des commissaires de cette série étaient des femmes. Tout a commencé au début des années 2000. Très tôt, il y avait ce genre de rapport délicat entre la reconnaissance institutionnelle et la nécessité de faire preuve d’ingéniosité, comme lorsque Katia hébergeait des gens sur son canapé lorsqu’ils venaient de l’extérieur de la ville. Et en même temps, le fait que des nominé·es au Prix du Gouverneur général participent également à la série en tant que lecteur·rices.
Une idée que j’avais en rejoignant la série en tant que commissaire était que je voulais que celle-ci capture le genre de dynamisme que j’avais ressenti lorsque j’avais commencé à y assister. Cette énergie de collaboration et de rencontre des esprits. L’APP n’a jamais été explicitement une série de lectures réservée aux personnes queer et trans, ni BIPOC, etc. Mais issu d’une tradition où j’avais beaucoup réfléchi à qui se trouvait généralement sur scène et qui n’y était pas, je voulais réfléchir à la fois sur le plan stylistique à qui serait intéressant de lire ensemble, mais aussi à qui pourrait réellement discuter et échanger entre eux, car l’APP comprenait toujours une table ronde suivie d’un débat avec le public. Qui, en tant qu’écrivain·es, aurait réellement le sentiment de repartir en ayant découvert quelque chose de nouveau sur son propre travail, à la lumière de l’échange avec les autres ?
Mais je m’occupais aussi d’une partie du travail difficile — travail significatif et difficile — à faire venir ici des personnes trans et queer. Parmi les personnes qui ont été mises en vedette dans le cadre de l’APP pendant que j’étais là-bas, il y a Eli Tareq — et tu as d’ailleurs fait un travail formidable lors de cet événement qui mettait également en vedette Joshua Whitehead et Jake Byrne — Brandi Bird de l’Ouest, Nora Fulton et d’autres. J’étais constamment confrontée à ce dilemme : comment respecter mon intégrité stylistique, ce qui me semble dynamique et passionnant, tout en m’assurant que les personnes que je souhaite voir aux premières rangées occupent bel et bien ces places? Pour moi, ce n’est pas une tâche difficile, car les voix queer et trans comptent parmi celles qui m’enthousiasment le plus. Gérer cela à un niveau institutionnel est une affaire bien plus compliquée.
Et je pense, pour te renvoyer la question, que The Violet Hour existe depuis très longtemps. En matière de programmation et d’organisation, que gardes-toi à l’esprit pour que les choses restent novatrices? Comment continues-tu à vous lancer des défis et à répondre aux besoins de la communauté, tout en comprenant votre instinct quant aux types de personnes que vous invitez et que vous présentez au public, et dont le travail vous enthousiasme tout simplement? J’étais curieuse d’en savoir plus sur votre travail de curation initial, ce que vous en avez retiré, et comment vous continuez à évoluer en tant que curateur de cette série.
CD : Au départ, c’était un espace destiné à offrir aux gens une tribune pour présenter leur nouveau livre au public. Il y a tellement d’auteur·es queer à Montréal et au Canada. Tu parlais de dormir sur le divan chez des gens; on veut tous avoir la chance de présenter notre livre n’importe où — je suis prête à aller n’importe où et à dormir sur le divan de n’importe qui si ça me permet d’avoir une tribune pour toucher un nouveau public. Comment mettre en valeur ces nouvelles voix, qui sont souvent publiées par des éditeurs indépendants, n’est-ce pas? C’est donc ainsi que tout a vraiment commencé.
Au bout d’un certain temps, cependant, j’ai voulu aller plus loin que le simple fait d’inviter quelqu’un·e sur scène pour qu’iel lise des extraits de son œuvre. Je voulais y apporter un peu plus de substance, comme une conversation. J’ai donc commencé à mener des entrevues avec des gens, là encore, généralement axées sur les nouvelles parutions. S’il y avait un nouveau livre qui sortait et que quelqu’un voulait passer en ville, je disais : « Oui, organisons un événement. Je vais appeler la librairie. As-tu un endroit où loger? Essayons de t’en trouver un. Écris au Conseil des Arts du Canada. Si tu as besoin d’une lettre de ma part, tu pourras peut-être obtenir du financement. »
En 2018, j’ai créé le club de lecture. Et ça a sans doute été l’une des expériences les plus enrichissantes que j’ai vécues depuis. Nous avons lu 87 livres ensemble en sept ans, et nous n’avons jamais lu deux fois la même personne. Je me souviens aussi que, lorsque nous avons commencé, je demandais aux gens leur avis, car je ne savais pas trop comment faire mon choix. Je lançais la question, et on me proposait toujours les mêmes noms, souvent ceux d’hommes cisgenres blancs, comme Edmund White, Andrew Holleran ou Felice Picano. Ce sont tous des auteurs très importants. Mais j’avais l’impression que si je laissais toujours le public choisir, il opterait toujours pour les valeurs sûres ou celles auxquelles on peut s’attendre. C’est donc de là qu’est né l’aspect de la sélection, et je le considère un peu comme un programme d’études. Je veux atteindre au moins une centaine de livres.
Et puis, comme je l’ai dit, nous n’avons jamais vraiment repris un même auteur. Donc, si nous devons lire un livre de — par exemple — Sarah Waters, est-ce que ce sera Tipping the Velvet ou Finger Smith? Lequel suscitera la discussion la plus intéressante? Je fais alors mon choix et nous en discutons. Nous abordons des questions de genre, d’orientation sexuelle et d’œuvres traduites.
Je suis heureux de dire qu’au début, il y avait peut-être moins de Canadiens, mais aujourd’hui, environ la moitié des auteur·es que nous présentons sont canadien·nes. Il y en a aussi qui viennent de Montréal. Je veux simplement mettre tout le monde en valeur! Avec qui n’avons-nous pas encore collaboré? Qui n’avons-nous pas encore mis en scène? Comment pouvons-nous les faire monter sur scène? C’est presque devenu une obsession pour moi. J’adore vraiment faire tout ça. Même si ça représente beaucoup de travail.
FP : Tu as mentionné que, lors de ces premières sélections, il fallait parfois prendre la décision difficile de s’écarter du consensus — d’un consensus qui peut parfois être facile à atteindre. Ce qui, je pense, peut parfois être particulièrement difficile à faire, surtout quand on organise des événements artistiques trans et queer, quels qu’ils soient.
Je crois que certaines personnes pensent que suivre la voie du consensus est la seule façon de satisfaire tout le monde autant que possible. Il y a pourtant tant à découvrir. J’adore Edmund White, par exemple. Je pense que beaucoup de gens diront qu’on devrait revenir vers eux, etc.
But I think there’s really an interesting instinct of the curator that I admire in what you answered. Wanting to make a decision that goes against the grain, sometimes even including what an audience is expecting or looking for. I think that was sometimes guiding my decisions at the APP as well. For example, I would have conversations with the administration at the library about who is the typical audience at said library, which I think is important to always acknowledge, the existing community.
Mais je pense qu’il y a vraiment un instinct de commissaire d’exposition très intéressant que j’admire dans ta réponse. Le désir de prendre une décision qui va à contre-courant, parfois même en allant à l’encontre de ce que le public attend ou recherche. Je pense que c’est aussi ce qui a parfois guidé mes décisions à l’APP. Par exemple, je discute avec l’administration de la bibliothèque pour connaître le public habituel, car il est important de toujours prendre en compte la communauté existante.
Mais j’ai aussi une intuition, que nous devrions tous avoir en tant que passionnés d’art et de culture : comment ce public peut-il évoluer grâce à la découverte de nouveautés ? Ou peut-être en côtoyant des personnes qu’il ne fréquente pas habituellement ? Et que signifie inviter de nouveaux publics plutôt que de définir une image figée du public ?
CD : Lire, ou apprécier de la littérature, est aussi un acte d’empathie. On découvre l’expérience d’autrui. C’est notamment le cas au sein du club de lecture, où nous explorons ces thèmes. Si nous lisons toujours les mêmes auteur·es, qui nous ressemblent, nous n’apprendrons jamais rien sur la condition humaine, n’est-ce pas ?
Je pense que la culture littéraire se résume souvent aux livres qui viennent de sortir, à ceux qui sont en lice pour les prix littéraires. Et ce sont eux qui monopolisent l’attention. J’aimerais choisir un roman paru il y a dix ans, qui n’a peut-être pas fait grand bruit, mais qui reste très intéressant et dont peu de gens ont entendu parler. J’ai beau être à l’écoute, car je m’implique beaucoup dans la communauté littéraire, mais peut-être certains membres du groupe n’entendaient pas de ce livre qui a été publié par une petite maison d’édition du Nouveau-Brunswick, et il est vraiment excellent. Comme il n’y a pas de médias spécialisés — notre couverture culturelle est morte dans ce pays, n’est-ce pas ? Je pense que beaucoup de gens viennent aussi ici pour faire de nouvelles découvertes.
Espères-tu également mettre en avant des œuvres non publiées ? Car on parle d’édition, de gens qui publient des livres, mais tous les écrivain·es n’ont pas accès aux maisons d’édition. Comment cela a-t-il influencé certaines de vos décisions ?
FP : C’est une excellente question. Ce qui m’a le plus enthousiasmé durant mon mandat, c’est d’avoir pu m’opposer à cela et de mettre en avant des œuvres non publiées, qui exploraient un nouveau genre ou une nouvelle forme d’écriture, mais aussi des auteur·es qui n’avaient jamais été publié·es auparavant.
Cela impliquait aussi de devoir se heurter quelque peu au système de financement des arts dans ce pays. Comme beaucoup le savent, lorsqu’il s’agit de financer correctement des cycles de lectures au niveau provincial ou fédéral, on privilégie souvent les auteurs déjà publiés, afin de justifier leur présence sur la scène littéraire. C’est un excellent moyen d’étoffer son CV, c’est indéniable. Cela contribue également à promouvoir le travail de différents auteurs.
Je respecte énormément tout cela. Mais ce système crée aussi un cercle vicieux, qui rend les gens de plus en plus hésitants à changer de cap et à explorer de nouvelles pistes artistiques.
Ce qui m’enthousiasmait vraiment, c’était de pouvoir tâter le terrain, notamment grâce aux événements de l’APP auxquels j’ai participé. L’un des événements dont j’étais le plus fier était une rétrospective consacrée au poète dub Clifton Joseph, originaire de Toronto et d’ascendance antiguaise. Il est l’un des plus grands représentants de la poésie dub, un genre qui mêle sonorités et langues jamaïcaines et pancaribéennes pour créer des œuvres poétiques sonores. Il n’a jamais publié de recueil de poésie. Nous avons discuté avec lui de son éventuelle appréhension à ce sujet, car la tradition littéraire occidentale n’accorde généralement pas aux traditions orales la même importance qu’à l’écrit.
Pouvoir présenter son travail – près de 30 ans de création – de cette manière au festival Blue Metropolis était vraiment important pour moi. Mais je pense que l’un des aspects que je souhaite poursuivre dans mon travail de commissaire d’exposition est de me recentrer sur ce que les artistes cherchent à accomplir avant même la publication d’un livre.
Avant de m’occuper de l’APP, je faisais partie du collectif VOLTA avec deux amies, Paige Keleher et Meredith Marty-Dugas. Nous avons organisé un événement en ligne sur Zoom en juin 2020, avant que la maladie et la peur des événements virtuels ne nous gagnent. Cet événement mettait en vedette dix artistes et poètes-conteurs noir·es de Montréal qui créaient des œuvres afrofuturistes. Nous réagissions directement au meurtre de George Floyd et aux manifestations, et nous nous demandions comment envisager l’afrofuturisme en cette période de mort et de destruction systémiques. Aucun de ces artistes n’avait encore publié à ce moment-là. J’ai trouvé que c’était l’un des projets les plus captivants, immédiats et sincères que j’aie réalisés, car les gens réagissaient à l’actualité du moment, et pas seulement à la lecture d’un texte promotionnel. J’ai hâte d’en faire davantage.
Tu as évoqué la disparition progressive de la couverture médiatique des arts, et c’est intéressant, car je pense que beaucoup d’artistes queer et trans actuel·les expriment une certaine nostalgie pour des choses comme les petites annonces ou la culture des fanzines, et cherchent différents moyens, sur internet et sur papier, de perpétuer ces traditions. Je suis curieuse de savoir comment le club de lecture fonctionne pour maintenir vivants ce bouche-à-oreille et ces échanges en personne.
CD : Genre, ça ne peut pas devenir trop gros… C’est drôle, en août dernier, on a accueilli le plus grand nombre de participants jamais vu à notre club de lecture : 45 personnes, ce qui est énorme. Et c’était un choix lié à la Fierté, un livre publié par Book Hug, une petite maison d’édition indépendante. L’auteur, Ben Ladouceur, est originaire d’Ottawa; il racontait une période à Montréal dans les années 70, au moment de la descente au Truxx. Ça nous a permis à tous d’approfondir nos connaissances et d’en apprendre davantage sur cette période de l’histoire.
Je ne sais pas vraiment comment les gens en entendent parler. J’ai un bulletin d’information auquel j’essaie d’encourager les gens à s’abonner. Je ne veux pas être trop présente sur les médias sociaux, mais on en a quand même besoin. Je ne sais pas comment les gens vont le découvrir autrement, mais je pense que parmi toutes les personnes qui en prennent connaissance en ligne, il y en a aussi qui ne veulent pas nécessairement être en ligne tout le temps. Iels veulent être dans un espace avec d’autres personnes.
Ce qui est intéressant avec le club de lecture, c’est que nous parlons du livre, mais en même temps, ce n’est pas vraiment la raison pour laquelle nous sommes là. Il s’agit surtout d’être dans une salle remplie d’inconnu·es et d’apprendre à discuter d’un sujet sur lequel on n’est peut-être pas d’accord. Il y a simplement des gens vraiment généreux·ses qui sont prêts à avoir ces conversations difficiles, ou du moins à s’y engager. Et on repartira peut-être en voyant les choses sous l’angle d’une autre personne. Peut-être que ça a changé votre opinion. Ou peut-être pas, mais au moins, vous avez pu avoir ce genre d’échange entre vous. Et ça, pour moi, ça a été vraiment enrichissant.
Et je ne pense pas qu’on ait forcément ça en ligne, parce qu’en ligne, c’est tout le contraire. C’est plutôt : « Je te déteste, va te faire foutre! » Mais pour une raison ou une autre, quand on a une vraie personne en face de soi, on peut essayer de faire un pas vers l’autre.
FP : Se retrouver, dans l’espace du dialogue, avec curiosité ou désaccord, et en acceptant les similitudes et les différences, est profondément transformateur. Cela me fait réfléchir à l’importance croissante pour moi d’échanger avec des personnes trans et queer plus âgées, mais aussi avec des personnes trans et queer d’âges très différents du mien, plus jeunes ou plus âgées. Le fonctionnement même des réseaux sociaux tend à nous enfermer dans des communautés très cloisonnées, nous empêchant de côtoyer des personnes de 40 ans et de 10 ans nos aînés. Nous n’avons pas tous le même vocabulaire pour parler de ce que signifie être trans et queer. C’est devenu essentiel pour moi, et il semble que le club de lecture le comprenne.
CD : J’aimerais aussi t’interroger sur la notion de mentorat. J’ai l’impression qu’il y a bien un rôle de mentorat à jouer lors de ces rencontres : un enseignement sur le passé et une meilleure compréhension de la nouvelle génération. Le terme « mentorat » n’est peut-être pas tout à fait approprié, mais il s’agit d’un échange intergénérationnel.
Tu as remporté un prix littéraire pour jeunes auteurs. Tu as également participé à plusieurs programmes de mentorat. En quoi cela a-t-il été important pour votre carrière ? Et est-ce quelque chose que vous essayez de transmettre à votre tour ?
FP : Absolument. Je crois que l’une des premières occasions où j’ai vraiment eu le sentiment de m’impliquer et de m’engager au sein de la communauté littéraire, mais aussi simplement de faire partie de la vie montréalaise en général, c’est lorsque j’ai rejoint le programme de mentorat « Our Bodies, Our Stories » de Kama La Mackerel en 2018. Je faisais partie de l’une des dernières cohortes de ce programme vraiment important, destiné aux artistes trans et queer issus des communautés BIPOC.
Personne dans ma cohorte n’avait encore été publié. Il y avait des gens qui cherchaient encore à déterminer exactement le type d’art et de créativité qui les passionnait le plus ou dans lequel ils se sentaient doués.
Et Kama, que beaucoup d’entre vous ici présent·es connaissent, est une personne d’une énergie incroyable et un·e artiste interdisciplinaire. Je crois que l’une des choses que j’ai toujours admirées chez iel, c’est la façon dont le service à sa communauté fait partie intégrante de sa pratique artistique. Dans ses performances et ses œuvres visuelles, iel aborde très précisément des histoires oubliées ou des instants fugaces de la vie trans et queer à l’île Maurice ou en Amérique du Nord. Et iel a intégré ce genre de présence et de mentorat dans son travail. Je crois que l’un de mes tout premiers engagements à Montréal remonte à l’époque où Kama était l’artiste vedette d’un événement organisé dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs; iel nous avait invités, quelques-uns d’entre nous, à participer en tant qu’artistes et nous avait accordé du temps pour présenter nos numéros.
J’ai bénéficié de toutes sortes d’expériences de mentorat depuis l’âge de 15 ans. Jamais un mentor ne m’avait dit : « Je te consacre du temps pour que tu puisses réussir. » C’est pourtant une évidence pour moi aujourd’hui, quelque chose que je veux faire. Laisser la place à d’autres, car c’est ainsi que le cercle s’agrandit.
Le secteur n’est pas forcément structuré de cette façon, c’est pourquoi je trouve les espaces alternatifs si stimulants. Dans cette ville, malgré la fermeture des salles et la flambée des loyers, des gens continuent, espérer contre toute attente, de créer des espaces artistiques trans et queer.
Qu’est-ce qui t’enthousiasme quant à l’évolution actuelle de l’art et de la littérature trans et queer ? Et qu’est-ce qui vous fait hésiter, ou qu’espérez-vous le plus pour les artistes émergent·es ?
CD : Je pense que l’une des choses importantes, c’est de ne pas avoir à demander la permission. J’avais l’impression d’attendre qu’on m’invite quelque part ou qu’on me propose un projet, mais finalement, je me suis dit : « Non, je vais faire ce que j’ai envie de faire.»
Je ne reçois aucun financement du gouvernement. Je ne vais pas en demander, car je n’ai vraiment pas envie de me lancer dans tout ça. Je vais simplement prendre mon téléphone et appeler cinq personnes. « Rencontrons-nous, allons-y!» Et je vois d’autres personnes faire pareil.
On lance un festival de clubs de lecture LGBTQ+ à Montréal, du 14 au 24 mai, Lire Queer. J’ai contacté tous les clubs de lecture LGBTQ+ et les libraires en leur demandant : « Ça vous dirait de participer ?» On a préparé un programme, j’ai créé un petit site web et, comme par magie, le projet a vu le jour. Donc, je pense que si le changement s’opère, ce sera, comme tu l’as dit, grâce au « DIY », aux initiatives individuelles. N’attendant pas une invitation, mais simplement créant la culture de la ville dont on souhait vivre.
Et toi ? Comment percevais-toi la scène actuelle ? Surtout depuis 2017, soit presque dix ans. Comment l’as-tu vue évoluer ?
FP : J’ai noté ça plus tôt aujourd’hui. Certains d’entre vous connaissent peut-être la maison d’édition montréalaise Metatron Press, dirigée par Ashley Obscura. Elle a partagé une très belle citation : « La croyance n’est pas un trait de personnalité. C’est quelque chose que l’environnement produit. » Et je pense que, dans le même esprit que « ne demandez pas la permission », nous devons aussi continuer à nourrir les espaces existants, comme cette librairie, des lieux comme Pulp, ou des collections comme The Violet Hour, etc. Afin de créer un terreau fertile pour que les auteurs trans et queer continuent de soutenir des maisons d’édition comme Metonymy et Metatron.
Car dès que ces éléments commencent à disparaître, les gens finissent par se résigner face à l’austérité et au manque d’infrastructures. Ils en viennent tout simplement à croire que ces choses ne peuvent pas, ou ne peuvent plus, exister. Donc, pour en arriver au point où les gens peuvent montrer les dents et dire : « Merde, je ne vais pas demander la permission à qui que ce soit », il faut aussi qu’il y ait toujours des gens comme toi, par exemple, qui sont visibles et qui l’ont déjà fait, et merde, ils vont devoir le refaire. On doit le refaire.
Nous devons tous les deux secouer les arbres institutionnels existants pour en récolter les fruits, mais aussi réaliser que tout le travail que nous pouvons accomplir ne nous rapportera pas forcément de l’argent. Nous travaillons sur une échéance beaucoup plus longue pour ce que nous essayons de produire et de générer.
À la suite de cette discussion, nous avons eu le plaisir d’écouter des lectures données par les poètes locaux Liana Cusmano (Luca/BiCurious George), Misha Solomon, Erin Mouré et Faith Paré.











